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Pr. DJAKO Arsène, Chef du village d’AboboTé:”Il faut protéger le chef du village par une immunité”

Il fait partie de la nouvelle crème des Chefs de villages Atchan cultivés. Homme de conviction et charismatique, Djako Arsène est professeur des Universités, spécialiste de la géographie rurale. A la tête du village d’AboboTé depuis le 26 juin 2021 et consacré le 21 août 2021, il jouit d’une notoriété et d’un grand respect au sein de la corporation des jeunes Chefs Atchans. Dans cette interview, le Professeur Djako Arsène nous parle de son village et des perspectives pour son développement. Il ne manque pas également de dénoncer la fragilité de la loi portant statut des Rois et Chefs traditionnels, et réclame une immunité pour les Chefs de villages.

Qui est Djako Arsène au plan civil et coutumier?

Je suis professeur Jaco Arsène.  Au niveau professionnel, je suis enseignant-chercheur d’université, professeur titulaire de l’université depuis 2014.  J’ai 25 ans de carrière. Je suis spécialiste de géographie, spécialement de géographie rurale.

Au plan coutumier, je suis le chef du village Aboboté depuis le 26 juin 2021.  Consacré le 21 août 2021.  Je suis de la classe d’âge Tchakba Agban.  Donc de la génération Tchakba. Je suis marié et père de deux enfants.

Présentation et histotique du village d’AboboTé

Alors, mon village est situé dans la commune d’ Abobo. Limité au nord par le village de Akeikoi.   A l’est, par le village d’Annonkoi-Kouté, à l’ouest, par le village d’Anono et Akouédo. Et au sud par le village de cocody village. On fait également frontière avec Adjamé et Agban.

C’est le village-mère de la fratrie qui compte 13 villages. En forme octogonale, AboboTé fait environ quatre (4) Km2. Officiellement, on nous élève au nombre de 10 000 Habitants mais de façon officieuse, les chiffres donnent 52 000 habitants. Donc la densité est très forte au vu de la superficie.  Le village a été le premier village ébrié à être loti . Ce fut en 1964, sous le règne des Tchagba anciens,  notamment nos homonymes Tchagba. Ce sont eux qui ont initié et fait le lotissement du village.  Et ce sont eux également qui ont apporté l’électricité et l’eau potable en 1965. Ils l’ont fait dans la perspective de son ouverture sur le monde extérieur et son développement, malheureusement il reste le seul village d’Abidjan non bitumé.

Notre village est dessiné comme un damier. Les rues se croisent. Il y a beaucoup de rues comme à  Treichville.

Si tu rentres dans ce quartier, tu peux ressortir dans un autre.  AboboTé n’est pas comme les autres villages avec une seule entrée et une seule sortie. Nos homonymes Tchagba avaient eu cette ingénieuse vision dans la perspective d’en faire un village ouvert, et cultiver le brassage pour accueillir du monde.  Ils avaient compris que le développement est consécutif au brassage des peuples. C’est pour cela qu’aujourd’hui, nous sommes nombreux.  Il y a certes beaucoup d’autochtones ébrié,  mais il y a aussi beaucoup d’étrangers venus de tous les horizons.

Toutes les ethnies locales et les nationalités de la sous-région sont représentées à Aboboté . Alors, l’histoire nous apprend que nous étions tous ensemble, avec Cocody village , Abobo Baoulé.  Nous étions du côté de l’université là où il y a la brigade de gendarmerie.

Ça s’appelait Blengé.  Notre dernière destination avant que nous nous installions à Aboboté, c’était là, où on était avec les autres. Et puis un jour, notre ancêtre Dokui, qui fut un grand chasseur,  dans sa quête de gibiers,  a quitté Cocody . Il est remonté, il a traversé la forêt, a trouvé une mare qui s’appelait Clutcha.  Et autour de cette mare, venaient s’abreuver des éléphants et il en a tué un, tout seul.

 Et quand il a vu qu’il y avait du gibier,  il est reparti à Blengé,  pour annoncer la découverte d’un site magnifique, avec un cours d’eau et très giboyeux. Il y a de l’eau, il y a du gibier,  il y a de la terre pour cultiver. L’ancêtre Dokui va alors encourager ses parents à aller s’installer sur le site prodigieux. Une partie des habitants de Blengé l’y ont suivi. Quand ils sont arrivés, ils sont restés en dessous d’un grand arbre appelé Abô qui d’après les sources ressemblait à un fromager mais encore plus grand avec un feuille assez dense pour donner lieu à un abri.  C’est bien évidemment de cet arbre (Abô) qui nous a abrité, est venu le nom déformé de notre village  Abôbô-Té. Qui veut dire, en dessous (Té) de l’arbre (Abô).

S’étant rendus compte que là où nous étions installés était bon avec de l’eau, du gibier et de la bonne terre, les frères d’Abobo-Baoulé sont arrivés, venus de Blengué. Quand ils sont arrivés,  les ancêtres qui étaient là ont dit “Attendez, vous venez encore pour nous envahir?”.

Donc, quand on a dit cela, ils ont continué pour aller un peu plus loin.  Ils se sont installés là où ils sont actuellement.

Depuis un moment, on assiste à des crises perpétuelles, récurrentes. Selon vous,  quelle est l’origine de ces conflits?

Il y a plusieurs origines. La principale origine, c’est le manque de textes qui régissent la gestion nos villages.

Mais tout le monde dit qu’il s’agit d’un problème de chefferie.

Ce n’est pas un problème de chefferie,  c’est plutôt le manque de textes.  C’est parce que les textes n’existent pas.

Sinon, comment choisir un chef est connu de tous. Dans le passé,  il n’y avait pas de problème.  Quand on a choisi le chef, on respecte ce choix.  Qu’il soit intellectuel ou pas, c’est le chef. Il est respecté de tous.

Parce que le respect, avant, était primordial.  Aujourd’hui, il n’y a pas de respect. Les humains ont décidé de choisir parmi eux quelqu’un pour être leur chef afin de lui obéir et le respecter. C’est lui qui incarne la loi, les Us et Coutumes et la sécurité.

Mais aujourd’hui,  le manque de respect pour les us et les coutumes implique de mettre en place des textes.

On prend nos us et nos coutumes,  on les inscrit dans un texte,  et puis on dit,  selon nos us et nos coutumes,  voici les critères de choix du chef.  Si c’est entériné, voté  par référendum ou tout ce qu’on veut,  par assemblée du village,  et que le texte existe,  ça devient une loi,  et ça va rester  pour l’avenir,  pour la postérité.

Et on marche en fonction de ça. Donc c’est l’absence du texte. Ce n’est même pas une question de chefferie.  La chefferie, c’est quoi ?  C’est le chef, son adjoint,  et puis les notables. C’est ça la chefferie.  La chefferie représente  la génération qui est au pouvoir.  Et la génération au pouvoir est celle qui gère le village.

Mais ce n’est pas toute la génération qui gère le village.  Les autres sont comme des conseillers. Mais il faut donner de bons conseils. Il ne faut pas dire au chef  qu’on va partager les ressources du village.  Ce n’est pas du bon conseil.

Mais, ces crises ne sont-elles pas liées à la fragilité  des coutumes du village ?

Non, les coutumes sont claires. C’est parce qu’on ne veut pas les respecter.  Non, les coutumes ne sont pas fragiles.  Mais c’est les interprétations  que l’on fait des coutumes.

C’est cela qui fragilise la chefferie. C’est cela qui fragilise les pouvoirs qui sont en place.  C’est le manque de respect  de nos coutumes. On ne veut pas le respect de nos coutumes.

Quelles sont donc les solutions ?  

Ma solution, c’est que  nos coutumes existent.  On les connait.

Mais il faut qu’on les textualise. Si on les a textualisés  et qu’en assemblée du village,  on a pris la décision que c’est sur ces principes que nous allons  nous établir, alors c’est cela qui va être notre boussole.

Les chantiers

Les chantiers sont nombreux.  Mais la priorité  des priorités, c’est  le bitumage de nos rues.

Nous en avons besoin.  Il faut que nos rues soient bitumées.

Nos voix ne sont pas praticables surtout en période de pluie, c’est vraiment la galère. On est pratiquement le seul village ébrié à n’avoir pas de bitume.

Le Premier Ministre, Son Excellence, Robert Beugré Mambé nous en fait la promesse lors de mon intronisation, et je suis convaincu qu’un jour, il le fera.

C’est vrai qu’il y a une partie du village qui bénéficie de l’assainissement. Toutes les eaux usées venant de loin passent dans des  canaux, mais il y a une partie du village qui n’a pas encore eu cet assainissement.

Ensuite il y a notre marché.  On a des investisseurs qui sont là.  Ils sont prêts.

Nous avons seulement besoin d’un appui institutionnel, puisque le marché  est dans le village et que le village fait partie d’une commune. Donc, c’est  la tête de la commune qui doit pouvoir nous autoriser à faire notre marché.

Vous autoriser comment?

Comme nous n’avons pas de statut juridique propre, nous ne pouvons pas demander un ACD sur la parcelle  pour construire le marché.

Donc si la mairie dont nous dépendons nous fait un courrier, nous pour nous autoriser à  construire le marché, nous pouvons le faire.

Il y a également  le terrain de sport  qu’il faut réhabiliter pour construire un mini complexe sportif afin de pouvoir détecter des talents.

Au plan sanitaire, le centre de santé est en train d’évoluer. Nous avons un bâtiment neuf qui a été construit mais qui a besoin aujourd’hui d’être équipé.

Notre centre de santé a tous les services, mais celui de la pédiatrie se trouve dans le même bâtiment que la médecine générale.

Ça, ce n’est pas bon. On ne peut pas mettre des adultes  malades avec des enfants malades, dans le même bâtiment.

 Qu’est-ce qui a été fait encore?

Nous avons construit un double immeuble de quatre étages. Nous avons fait quatre appartements et neuf magasins.

Nous avons pour ambition de construire un deuxième sur le même espace. Nous sommes en train de voir comment capter les fonds pour pouvoir le faire.

Nous avons réhabilité le Jardin Saint-Clément sur fonds propre. Nous n’avons pas eu besoin d’investisseurs.

Nous avons profité des fonds destinés à finir l’immeuble avec l’accord  du village  et surtout des doyens du village.

Nous avons profité pour réhabiliter le Jardin Saint-Clément qui est aujourd’hui un espace événementiel moderne où nous tenons nos réunions.  Il y a toutes les commodités.  Il y a de l’espace pour pouvoir faire tous les événements  comme les baptêmes, mariages, séminaires, réunions ….

Il y a quelques années,  dès que nous avons accédé au pouvoir,  nous avons réussi à  construire  pour l’école Harris, une maternelle.  Nous avons encore de l’espace pour construire une maternelle et une école primaire.  Dans la maternelle qui se trouve vers le marché, nous avons encore de l’espace  pour faire une école primaire de six classes. C’est plus simple.  Et puis, nous avons également pour ambition de faire des latrines  dans toutes les écoles  primaires et des cantines.

On assiste de plus en plus à  la convocation des chefs devant les tribunaux, urtout le Conseil d’Etat. Qu’est-ce que vous en dites?  

Mon avis? c’est que  cette façon de faire n’est pas la bonne manière. Si on a des reproches à faire aux chefs,  si le chef a fait  des choses,  il a commis des fautes qui sont avérées, il y a un canal où tout se règle. Le seul canal et le bon, c’est l’Assemblée du village.  Mais il faut encore que  ce qu’on lui reproche soit avéré parce qu’il y a beaucoup de mensonges, beaucoup de diffamation.

 Et ça, c’est grave.  Quand on diffame un chef qui représente le village. Mais c’est le village qu’on est en train de diffamer, montrer du doigt et vilipender.

On ne se rend même pas compte du tort qu’on fait au village. Si un chef a commis vraiment  des fautes graves, on convoque une assemblée du village.  Le doyen d’âge du village  peut convoquer une assemblée du village  et puis demander au chef de venir s’expliquer.  Et on peut prendre des décisions.

Le village prend des décisions,  pas le doyen d’âge.  Parce que par classe d’âge  et par génération, on demandera l’avis des uns et des autres.  Et l’avis des uns et des autres va faire force de loi.

C’est ce qu’on appelle les amendes.  Quand on radie quelqu’un du village,  ce n’est pas le chef qui prend la décision.

C’est le village qui prend la décision.  Le chef ne fait qu’entériner la décision du village.  Mais on peut faire la même chose. On peut destituer un chef dans le village.  Mais il faut encore que  ce qu’on lui reproche soit très grave et avéré.  Mais la plupart du temps,  il n’y a rien qui est vrai.

On fomente un faux coup,  on lui colle n’importe quoi. Et puis on dit, comme au village,  les gens ne réagissent pas, on ira l’envoyer devant les juridictions.

 On humilie le chef, on le fragilise.  Mais si le chef n’est pas fort mentalement,  il va craquer. Moi, je ne suis pas d’accord avec cette pratique de systématiquement envoyer un chef devant les juridictions. Les juridictions devraient normalement se déclarer incompétentes devant la question qui relève de la coutume. C’est le village qui destitue et non les juridictions quand il s’agit d’une affaire coutumière dans laquelle le Chef est impliquée.

Le Chef n’est pas suffisamment protégé, pourtant, il y a une loi portant statut des rois et chefs traditionnels qui existe mais elle n’est pas forte pour protéger les chefs. Pour moi, le chef n’est pas suffisamment protégé, parce que si un individu est capable d’aller porter plainte contre lui  avec de fausses accusations ou des accusations qui relève de la compétence de la tradition, cela veut dire que le chef est constamment en danger. Il doit avoir une réglementation pour convoquer un chef de village comme le Chef d’Etat. Je pense que, comme les députés, le chef doit avoir l’immunité. Pendant son mandat, le chef doit avoir l’immunité. Maintenant, si on se rend compte qu’il fait vraiment des choses beaucoup trop graves,  qui nuisent à l’image du village,  on peut lever son immunité.

Mais ce n’est pas un individu qui ira lever son immunité.  Le village va proposer qu’on lève son immunité  pour qu’il puisse répondre de ses actes. Je profite de votre canal pour exprimer mes vœux au Chef de l’Etat, au Premier Ministre et à tous les élus de notre commune. Je reste un Chef ouvert au dialogue et très attaché aux valeurs de paix, de cohésion et de fraternité. J’invite les enfants d’AboboTé à se joindre à nous pour aller de l’avant, dans l’intérêt supérieur de notre beau village.

Réalisé par OBIANG N

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