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Abobo Baoulé/ Une plainte du Nanan suivie par le Conseil d’Etat: une erreur à corriger

Dans son arrêt de l’année dernière, le Conseil d’Etat a prononcé l’annulation de l’arrêté préfectoral attribué au Chef AKRE Marc Nandjui sur plainte du Nanan, Doyen d’âge du village d’Abobo Baoulé au motif qu’il n’aurait pas été oint par ce dernier.

Cette situation soulève la problématique du rôle du Nanan dans la société Atchan. Posons-nous donc les bonnes questions:

Qui devient Nanan? Le Nanan peut-il refuser de oindre un Chef désigné par sa génération? Le Nanan a-t-il pouvoir de désigner un Chef? Le Nanan a-t-il mission de traduire un natif devant les juridictions pour quelque raison que ce soit? La prière du Nanan est-elle impérieuse pour l’établissement du pouvoir du Chef?

Qui devient Nanan?

“Akoubê-Nanan ou Doyen d’âge et son homologue féminin, Bétitako ou Nanan-bié (la Matriarche), est dans l’ensemble une institution. Leur choix se fait par une sélection naturelle et correspond à une élévation à la dignité d’Akoubê-Nanan. Dans la structure hiérarchique des Tchaman, après Gnankan (Dieu) et les Ndjissê-hon (ancêtres), arrive le Nanan Akoubê-Nanan, l’interlocuteur des invisibles parmi les hommes. Ce statut est ratifié par le Conseil des Anciens ou des sages (selon les villages) qui constitue les membres de cette institution et qui rend public et officiel cet acte d’élection naturelle”, indique Mobio Aboussou Georges-Guy, Chef du village d’Adjamé-Bingerville, dans son livre HOMMAGES A BETIAKO.

Dans la société Atchan imprimée par le principe des classes d’âge, le Nanan représente l’autorité traditionnelle suprême. Garant de la sagesse et des Us et Coutumes du village, il est choisi uniquement en fonction de son âge (systématiquement le plus âgé du village). Tant qu’il est en vie, il conserve son statut. Même s’il devient physiquement diminué, son statut demeure intact. Il n’est ni élu ni nommé, mais désigné naturellement selon l’ordre des générations. Son rôle majeur est de veiller à la cohésion sociale et au respect des Us et Coutumes.

Le Nanan peut-il refuser de oindre un Chef désigné par sa génération?

Comme l’a souligné dans son livre, Docteur Mobio Aboussou Georges-Guy affirme que “le Nanan n’est pas le parent de sa seule famille mais il appartient à toute la communauté villageoise. C’est pourquoi, nul ne peut se l’accaparer à cause de sa filiation (…). Il est le père de tous.

Lorsque le processus de désignation du Chef a été suivi par la génération accédant au pouvoir et est à son terme; lorsque ceux qui sont habilités à porter l’information de la désignation du nouveau chef au Nanan l’ont fait, ce dernier n’a d’autre choix que de se soumettre et procéder à l’onction tel que prévu par la tradition sur la place publique. Son refus de oindre un chef choisi par sa génération comme il l’a été à Abobo Baoulé est un mépris volontaire des Us et Coutumes dont il relève. S’il est induit en erreur, la sentence des mânes ne retombe pas sur lui mais plutôt sur les auteurs de la mascarade. Le Conseil d’Etat a-t-il tenu compte de cette spécificité de la tradition?

Le Nanan a-t-il pouvoir de désigner un Chef?

La désignation du Chef du village, dans la cosmogonie Atchan, ne relève de la compétence du Nanan. Comme la Consultation populaire pour l’administration, il entérine la décision de la génération montante par une prière, en sa qualité de garant moral. Il ne peut, en aucun cas, interférer ou s’ingérer dans le choix du nouveau chef du village afin d’éviter d’être jugé, conspué et de se voir manquer de respect. “le Nanan ne choisit pas de chef, chez les Tchaman, ni ne donne sa bénédiction en catimini. L’onction étant un acte de haute portée, elle se fait, prioritairement, en présence du Conseil des Sages”, a indiqué l’honorable Mobio Georges Guy Aboussou.

La prière du Nanan est-elle impérieuse pour l’établissement du pouvoir du Chef?

La prière de libation, dans l’univers coutumier, est un rite sacré ancestral consistant à verser un liquide, l’eau ou une liqueur, en offrande aux divinités, ancêtres ou esprits pour établir une communication, demander protection ou sceller une alliance. Souvent accompagnée de prières, elle symbolise le partage, la purification et le lien entre le monde humain et le divin, agissant comme un acte de dévotion ou de mémoire. La prière du Nanan est nécessaire mais pas impérieuse. Certes, la prière fait partie des exigences de la coutume cependant, un nouveau Chef du village désigné par sa génération peut exercer, de nos jours, ses fonctions en attendant la prière, si le Nanan n’est pas encore disposé et en cas de force majeure.

Le Nanan a-t-il mission de traduire un natif devant les juridictions pour quelque raison que ce soit?

Dans cette question réside tout l’intérêt de notre rédaction. En effet, dans l’entendement traditionnel africain en général et spécifiquement chez le Tchaman, la justice ou prison occidentale est perçue comme un tombeau, une séparation entre le justiciable et les siens. Mettre quelqu’un en prison est considéré comme le tuer. Cette action suscite des lamentations chez les parents et amis, raison pour laquelle la tradition préfère le bannissement qui est une séparation temporaire. La tradition interdit systématiquement le Nanan, en sa qualité de garant des traditions et de la cohésion interne, de traduire un natif du village devant les juridictions.

Sans entrer dans les considérations de savoir si à Abobo Baoulé, le Nanan qui a convoqué le Chef du village devant les juridictions, a été consacré officiellement par ses pairs comme le stipule Docteur Mobio Aboussou Georges-Guy, dans son livre, il convient cependant de noter ici qu’il a enfreint les traditions.

L’arrêt du Conseil d’Etat explique que l’arrêté de l’honorable AKRE Marc Nandjui est annulé parce qu’il n’a pas été oint par le Nanan. Ce qui constitue une violation grave de la coutume. Le processus de désignation du Chef n’est pas ici mis en doute mais plutôt son achèvement. Et pourtant cette action ne relève pas des compétences du nouveau chef. C’est la tâche dévolu au Nanan qui refuse d’achever le processus alors qu’il est dit plus haut qu’il ne peut s’opposer et ne peut s’ingérer dans le processus.

En définitive, le Nanan est en réalité celui-là même qui est en porte-à-faux avec la tradition. La décision du Conseil d’Etat est inique.

Le Conseil d’Etat se déclare incompétent pour juger les actes de gouvernement. Pourquoi ne le ferait-t-il pas quand les recours dont il est saisi ne portent pas sur le non respect par les autorités préfectorales des lois mais plutôt concernent les aspects relatifs à l’application des us et coutumes?

Les actes de gouvernement sont les décisions du gouvernement qui ont un caractère politique. Le juge administratif s’interdit de les connaître, alors qu’il choisit d’intervenir dans les affaires coutumières dont les lois prêtent à interprétation.

Il faut réhabiliter le Chef AKRE Marc Nandjui.

Léon SAKI

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