- La société de triche
Quel que soit le point d’où l’on regarde, le constat fend le cœur : notre société s’est effondrée.
Nous avons bâti, depuis 60 ans, des ponts qui enjambent les rivières, tracé des routes qui sillonnent le pays, élevé des écoles de pierre et de béton, et pourtant nous avons oublié l’essentiel : construire un modèle de société fondé sur des valeurs. Car, une société ne vaut que par la qualité des hommes et des femmes qui la composent.
On s’extasie devant les infrastructures et on ferme les yeux sur les larcins des adultes. On inaugure des bâtiments scolaires tout en tolérant, entre leurs murs, la tricherie et l’agonie de l’intelligence vivante. Nos enfants avancent sans savoir lire, ni ecrire, ni calculer…
On s’indigne des fraudes et de la tricherie des jeunes, mais on acclame le mensonge lorsqu’il revêt l’habit du pouvoir ; on ferme les yeux sur la manipulation des urnes et on félicite ceux qui détournent la volonté du peuple. Ce sont nos nouveaux héros!
Des routes brillantes conduisent à des carrefours où l’injustice, cependant, règne. Le tribalisme et les pratiques de clan privatisent l’accès aux emplois publics ; l’État sert un clan, les institutions se recroquevillent derrière des intérêts partisans. On prêche le « vivre-ensemble » et l’on pratique la privatisation des consciences.
On appelle les jeunes à la responsabilité, tandis que la corruption qui fait perdre confiance en soi, s’installe à chaque croisée : des campements aux villages, des villages aux villes, des villes aux administrations publiques. Ainsi se transmettent, de génération en génération, la défiance, la compromission, l’habitude du faux.
Parcourez le pays et vous verrez qu’il n’y a plus d’étincelle dans les yeux des Ivoiriens, les gens ne croient plus en rien, ils ont abdiqué, ils fuient les bureaux de vote et, c’est cela le danger…
Par consequent, il est temps de revenir à l’essentiel. Refaire des ponts, oui, mais surtout des ponts de confiance.
Rénover et construire des écoles, oui, mais d’abord pour y cultiver l’esprit critique, l’honnêteté et le courage moral.
Rendre au service public sa dignité, refuser la tristesse du clan et la facilité du mensonge.
Restaurer le pacte républicain : que la loi soit juste, que les elections ne soient plus un cirque, que la valeur prime sur la faveur, que l’exemple guide les jeunes.
La reconstruction que nous devons entreprendre n’est pas seulement matérielle : elle est d’abord intérieure. Elle exige des choix quotidiens, des gestes simples et répétés: dire la vérité quand le mensonge rapporte, rendre ce qui n’est pas à soi, récompenser le mérite et non l’appartenance, enseigner l’éthique au même titre que les mathématiques dont les pratiquants ont massivement fui le pays.
Cette révolution des cœurs, patiente et exigeante, seule refera de nos écoles des lieux d’éveil, de nos institutions des maisons communes, et de notre pays une société dont la grandeur mesurera la noblesse de ses citoyens.
Regardons bien ce qui se joue : les ventres repus avec l’argent public s’acharnent sur les estomacs vides, les courageux démunis se taisent face aux cris des tonneaux creux protégés par leurs privilèges.
Le silence s’approfondit devant l’indignité et, chaque jour, le péril que tant feignent d’ignorer se rapproche. Une société gangrenée finit par s’écrouler, malgré l’ardeur des courtisans.
Parce que « la nature a fixé des limites aux malheurs des peuples ».
ASSALE TIEMOKO ANTOINE.
antoineassale@gmail.com