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Interview Joe Ouaddada / Artiste Peintre, sculpteur, Designer : « Evitons la recolonisation à travers l’art ».

‘’Joe Ouaddada’’,  à l’état civil Ouattansioh Joseph est un artiste Ivoirien multidimensionnel. Doué de plusieurs talents, l’art à travers la peinture, la sculpture et la décoration (le Design) n’ont pas de secrets pour lui. Dans cette interview, le verbe haut, il dépeint un triste tableau de l’art en Côte d’Ivoire et en Afrique et dévoile ses ambitions.

Bonjour Joe Ouaddada, vous êtes artiste peintre, sculpteur et designer. Comment faites vous pour allier toutes ces étiquettes à la fois ?

C’est un don. C’est naturellement que ces talents sont réunis en moi. Selon le lieu, le temps et les évènements, l’inspiration me vient de façon naturelle. Il arrive des moments où je fais spécialement la sculpture et des moments où je ne me consacre qu’à la peinture ou le design. C’est une question d’inspiration.

Depuis combien de temps exercez-vous ces métiers ?

Il y a plus de 20 ans que je me consacre à l’art.

En 20 ans de carrière, que retient-on de vous ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Je retiens beaucoup de choses positives. Mais ce qui me marque le plus, toute modestie gardée, c’est que je suis souvent moi-même surpris de mon travail. Il m’est très souvent arrivé à me demander comment j’ai pu réaliser telle ou telle œuvre. Est-ce vraiment moi ? Cela dit, ma plus grande satisfaction est le fait que les gens apprécient mes œuvres et font des lectures et des interprétations auxquelles je n’avais jamais pensé. J’ai l’impression à cet instant là que mon œuvre m’échappe en fin compte.

 

Une peinture qui traduit tout le talent de l’artiste

 

Vous avez dit que l’inspiration vous vient naturellement. Mais, n’y a-t-il pas des choses de la vie quotidienne qui vous inspire également ?

Je fais beaucoup de recherches. Il est vrai que je suis contemporain mais je tire aussi mes inspirations dans mon patrimoine culturel. Je suis fils de cultivateur, originaire de Katiola. Evidemment, le vécu m’inspire, m’apporte des idées. Dans le Design par exemple, je prends tous les éléments caractéristiques de la vie quotidienne de chez moi. Entre autres, la daba, le pilon, le tabouret etc. Mon travail est donc beaucoup plus encré dans la tradition, la culture sénoufo.

La place de l’art n’est justement pas toujours bien perçue dans nos Etats en Afrique. Selon  vous, qu’est-ce qui doit être fait pour que promouvoir l’art et pour que l’artiste vive de son art ?

En Côte d’Ivoire, nous avons un ministère de la culture. Malheureusement, comme on peut le constater, c’est le parent pauvre du gouvernement. Le budget alloué à ce département ministériel n’est pas conséquent par rapport aux enjeux dans un monde en pleine mutation culturelle, qui évolue à une vitesse vertigineuse et dans lequel chaque Etat soucieux de son devenir s’appuie sur sa culture pour préserver son identité.

Il y a un manque de volonté politique réel, ou du moins c’est seulement dans les discours mais rien n’est fait concrètement et cela ne peut pas faire avancer les choses. Je propose qu’on organise chaque année une grande exposition d’œuvres d’art de sorte à permettre aux artistes peintres sculpteurs, designers et autres de s’exprimer et faire connaitre leurs productions au grand public.  Le constat est triste, quand vous arrivez chez un Ivoirien, ce sont les assiettes, les verres, les cuillères, les gros fauteuils et la télévision qui ornent le salon. Aucune œuvre d’art. Il faut donc amener les Ivoiriens à aimer et à consommer les œuvres d’art. Ce n’est pas une affaire d’européens exclusivement.

Vous pointez le doigt accusateur vers les autorités politiques. Mais vous-mêmes les artistes que faites vous pour améliorer votre situation ? N’est-ce pas le manque d’organisation dans votre corporation qui est votre mal ?

Ce n’est pas faux ce que vous dites. Cela dépend effectivement de nous d’un point de vue. Il faut remarquer que certains qui parviennent à un certain niveau se croient « des demi-dieux », au dessus de tout. De ce fait, la mise en place d’une organisation forte devient difficile voire impossible. Or être artiste, je considère cela comme est un sacerdoce. Il faut savoir que l’art que nous faisons ne nous appartient pas. Nous ne sommes qu’un canal. L’art est un esprit, immatériel parfois. Un artiste travaille pour les autres et devrait considérer une quelconque réussite comme un don de la société envers laquelle il doit être reconnaissant. Quand on perd cette vision, chacun se retrouve dans son coin et l’organisation devient impossible. Les musiciens sont solidaires et organisés. Mais pourquoi pas nous les artistes peintres, sculpteurs ?

La déesse de la fécondité veillant sur ses créatures

 

En 20 ans de carrière, Joe Ouaddada a participé à combien de salons, d’expositions et quels sont vos plus beaux souvenirs ?

J’ai eu à participer à trois (3) expositions au niveau de la sculpture. Il y a aussi eu, deux (2) symposiums, un au musée de Bingerville et l’autre à l’INSAAC avec une cinquantaine d’artistes africains sous la supervision d’un maître Allemand du nom de Klaus. Les meilleures œuvres sont allées en Allemagne à Düsseldorf. Les miennes en faisaient partie. Mes œuvres ont été ainsi exposées dans deux villes allemandes et vendues. Et cela grâce à l’INSAAC et à l’Institut Goethe que je remercie au passage.

Quels sont vos projets à ce jour ?

Depuis près de 10 ans, j’ai un projet qui me tient à cœur. Parce que je suis un peu déçu de certains artistes ivoiriens voire africains qui ne cherchent pas. On aime trop reproduire, copier. Vous savez comment je suis devenu designer ? Un jour, j’ai été approché par une équipe de décorateurs d’intérieur qui ont vu mon travail. Je me suis joins à eux. Mais j’ai été surpris qu’on aille sur le chantier avec des catalogues européens. Ça m’a écœuré ! Comment avec tout ce que nous avons chez nous ici comme art, on puisse reproduire ce qui se trouve dans des catalogues européens ? J’ambitionne donc d’ouvrir une école de formation à l’art africain. Si les gens sont formés, ils éviteront de copier et chercheront à créer, à innover. L’Afrique est riche en art, en culture. Nous avons trop de choses à montrer au monde entier. Evitons la recolonisation à travers l’art. Vendons, valorisons notre culture, nos arts qui demeurent notre identité.

Personnellement, mon ambition, mon rêve est de me faire connaitre. Il est temps que le monde entier connaisse Joe Ouaddada. J’ai beaucoup à montrer dans le domaine de l’art.

Réalisée par Jean Levry

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